Quand la politique est peut-être une chose trop sérieuse pour la confier aux...politiques, les artistes prendraient-ils le relais?
Le pan de béton israélien - flanqué de miradors, détecteurs électriques et caméras de surveillance – a très vite cassé liens sociaux et dynamiques économiques. Il est aussi devenu rapidement un support d'expression politique. Les graffeurs y ont pointé leurs bouts de bonbonnes dans une démarche « artiviste », mêlant art et activisme. Une bonne claque à la théorie de « l'art pour l'art ». D'ailleurs, en Palestine, une œuvre qui se dirait apolitique ne serait-elle pas en fin de compte une œuvre qui cautionne le régime israélien?
De Banksy à JR : rêveries libertaires
Débarqués de London et Panam, deux artivistes de renom posent leurs fresques et affichages sur des endroits stratégiques du Mur. En 2005, l'artiste anglais Banksy vient y peindre principalement la liberté. Par exemple, au check-point de Qalandyia, une petite fille, accrochée à des ballons, s'envole au-dessus de la barrière de séparation; à Bethléem, entre deux miradors, un trou en trompe-l'oeil dans le mur laisse apparaître un paysage en bord de mer. Après avoir tiré le portrait d'Israéliens et de Palestiniens ayant un même métier, JR – jeune photographe français - imprime ces visages sur des affiches géantes qui sont collées les unes à côté des autres, sur les deux côtés du mur. Un acte symbolique : rassembler sur ce qui sépare. Ce projet « Face to Face » 2007, fera le tour du monde, notamment grâce aux trois Faces religieuses : curé, imam et rabbin.
Trois ans après le projet "Face to Face", des restes d'affiches de JR
Aujourd'hui, la peinture banksienne est défraîchie et les affiches du « fanane »(1) de banlieue partent en lambeaux, mais des écritures murales continuent à se faire rêveuses. Des « Yes we can » aux couleurs palestiniennes, des « Free Palestine » et des «CTRL + ALT + DELETE » : le changement passera-t-il par la culture?
Revendiquer son existence
Limités dans leur expression, de nombreux Palestiniens racontent trouver dans l'art une issue. Pros du pinceau ou simples amateurs, ils laissent leur trace sur le Mur. Des drapeaux palestiniens aux visages de Yasser Arafat, ils dessinent leur appartenance et affirment une identité mise à mal. Ils marquent particulièrement leur existence, en y représentant Handala, un personnage créé par le caricaturiste palestinien Naji al-Ali.
Handala veut dire amertume, mais c'est aussi le nom d’un arbrisseau très résistant poussant dans le désert. Il représente un enfant de 10 ans, l'âge qu'avait son créateur quand il a quitté la Palestine. Avec l'exil, le gamin à arrêté de grandir. L'histoire raconte qu'il continuera de croître quand il retournera sur sa terre natale. Il est pieds nus ( comme tous les enfants des camps de réfugiés palestiniens), situé dans l'espace, sans terrain d'appui (car il est sans patrie) le dos tourné au public (parce qu'il se sent trahi) en croisant ses bras (ses mains, toujours derrière son dos, sont le signe du rejet des solutions porteuses de l’idéologie américaine). Handala, ne devrait dévoiler son visage que le jour où « la dignité arabe ne sera plus menacée, et qu’elle aura retrouvé sa liberté et son humanité. » Pas sûr que les générations Intifada verront un jour la frimousse d'Handala...
Handala sur le mur de Qalqilya
Statue de la liberté pleurant sur Handala, Bethléem
Déclaration d'humour
Bethléem-Jérusalem-Ramallah-Qalqilya, les modalités d'inscriptions sur la « barrière de sécurité » restent multiples. Même si la forme est souvent militante on y trouve aussi la forme humoristique. A se demander si l'humour n'est parfois pas lui-même une forme de résistance.
A Bethléem, un restaurant situé en face du mur y a peint sa carte de mets et, quelques mètres plus loin, on peut lire : « I want my ball back » (« Je veux ravoir ma balle », sous-entendu : « qui est passée de l'autre côté du mur »).
Notons encore un récent concept qui a défrayé la chronique, mais qui pour le moment est quelque peu empêché par l'armée israélienne. Des artistes palestiniens tagguaient les messages d'internautes, « pour autant que les propos ne soient ni obscènes ni racistes », sur la construction israélienne. Déclarations d'amour ou d'amitié ne feront certes pas tomber le mur. Mais, pour les inventeurs de ce projet, les textes envoyés montrent à la population des territoires occupés que des inconnus la soutiennent. Les Palestiniens qui ont participé à cette idée avaient aussi un message à transmettre : « On est comme vous, on a le sens de l’humour et on est débordants de vie ».
Aux arts citoyens!
« On voit les beaux dessins, les oeuvres de grands artistes...avec tout ça, on risque d'oublier l'horrible mur » me lança un jour un commerçant de Bethléem. Il arrive donc parfois que les gens de la cité lisent les oeuvres murales non comme une tentative artiviste, mais plutôt comme une tentative d'embellir le mur. De plus, des sceptiques argumentent que les "peintureurs-colleurs" du Vieux Continent, venus se mettre au pied du mur, ne sont que des opportunistes. Plus que de mettre en lumière les plus de 650 km de bêtise et la situation d'enfermement et de séparation, leurs arts chercheraient avant tout de les mettre, eux, sous le feu des projecteurs.
Peut-être bien que Monsieur et Madame Touriste, en visite d'un jour à Bethléem, iront photographié du Banksy parce que justement « c'est du Banksy », sans avoir rien à carrer du sens se trouvant en filigrane derrière ses pochoirs. Mais peut-être que leur regard tombera aussi sur des graffitis comme « This is a land grab » (« c'est une terre saisie »); « voices from the ghetto »; « captivating »...Un instant, ils seront peut-être pris à témoin de cette occupation. Une occupation difficile à voir quand on reste dans un bus, un guide israélien en poche ou sous la main, l'oeil scotché à son Canon pour choper du Banksy.
Les arts sur le Jedar(2) permettent, dans bien des cas, d'interpeller le passant ou la passante (qui a surtout prévu d'aller se bronzer à Tel Aviv) et de rendre visible dans l'espace public ce(ux) qu'Israël tente « d'invisibiliser ». Finalement, être un artiviste c'est agir malgré tout...autrement qu'en ayant recours à la violence. Alors, aux arts citoyens!
(1) "Fanane" signifie en arabe "Artiste"; (2) "Jedar" signifie en arabe "Mur"
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire