dimanche 18 juillet 2010

"Ils ont les armes, nous avons les livres"




A la sortie de l'école de Jayyous, Dora l'internationale.




L'éducation est un droit humain fondamental. Pourtant, l'occupation israélienne supprime peu à peu les libertés scolaires et universitaires en Palestine. Tout proche de Jayyous, l'école du petit village d'Izbat at Tabib est menacée d'être détruite par les forces israéliennes, au profit d'une route pour la colonie voisine. A Qalqilya, le directeur de l'Université expliquait que le Mur qui encercle la ville empêche, chaque jour, des professeurs et des étudiants de se rendre à leurs cours. Il suffit de parler avec une professeure de français de Naplouse, un étudiant en marketing de Qalqilya ou une écolière d'Arab ar-Ramadin (voir article suivant), pour se rendre compte que c'est souvent la croix et la bannière pour enseigner ou s'instruire.


Ecole primaire d'Izbat at Tabib fortement menacée de destruction par l'armée israélienne.



"Ils ont les armes, nous avons les livres". Un solgan maintes fois entendu en territoires occupés. Autant étonnant que cela puisse paraître au vue de la situation, le peuple palestinien place l'éducation comme l'une de ses priorités. Il la conçoit comme un vecteur nécessaire au développement de sa société et comme une véritable forme de résistance face à l'occupation. Dans le village de Jayyous, c'est à l'école enfantine qu'on apprend les premiers mots d'anglais et les bases de notre alphabet; les examens de math de sixième primaire ressemblent à ceux qu'on nous donnait en deuxième année de secondaire; à 19 ans la majorité des jeunes (hommes comme femmes) s'en vont poursuivre des études à l'Université de Qalqilya, Tulkarem, Ramallah ou Naplouse.






"Ils ont les armes, nous avons les livres". Ecole enfantine de Jayyous avant le petit cours d'anglais et l'apprentissage de la "lettre R".



Du 28 octobre au 31 octobre en Palestine, aura lieu le Forum Mondial Education (une expansion du Forum Social Mondial). Fondé en 2001, ce forum annuel thématique défend le concept d’éducation en tant que droit impératif pour l’établissement de la paix, de la justice et de la coopération entre les peuples. Membre du Comité d'organisation national palestinien, le collectif Stop the Wall encourage toutes les organisations à s’impliquer dans le FME en participant aux conférences et séminaires qui seront organisés entre autres à Jérusalem, Ramallah et Gaza.







samedi 17 juillet 2010

Arab ar-Ramadin : ces écoliers séparés de leur école



Au début du mois de juin, l'heure est aux examens finaux. Venant des districts de Salfit ou de Qalqilya, quelques jeunes, étudiant à l'université de la ville voisine, quittent leurs maisons au petit matin, pour être sûrs d'arriver à temps devant leurs feuilles de tests. « Si j'ai un examen à 8 heures, je m'arrange pour partir de chez moi à 4 heures du matin. On ne sait jamais, avec les contrôles au check-point...J'ai un peu la trouille d'arriver en retard et de louper mon année pour ça» m'explique un futur ingénieur du village d'Haris, aux études à Naplouse.

La contrainte du mur ne s'applique pas seulement aux universitaires. Encore en primaire ou secondaire, certains en font déjà les frais, comme les écoliers d'Arab ar-Ramadin. Avec le tracé tortueux de la "muraille", ce village palestinien s'est retrouvé intégré dans la zone "israélienne". Pris en tenailles, entre la barrière de sécurité et la colonie d'Alfe Menashe, il est aujourd'hui isolé du reste de la Cisjordanie[1]. Son école est restée « de l'autre côté », dans le village d'Habla. Pour la rejoindre, les enfants doivent donc attendre l'ouverture de l'une des portes murales, une porte qui ne reste ouverte que très peu de temps. Tant pis pour les retardataires, qui ne pourront pas rejoindre leur banc de classe pour les dernières épreuves de l'année.

En ce début d'été, nous sommes allés accompagner Abdel Karim, membre de l'ONG israélienne B'Tselem, qui désirait interviewer ces écoliers qui « ont le cul entre les deux versants du mur ».

Il est tout juste 10 heures du matin et, tout en étirant nos ombres à l'infini, le soleil fait déjà perler des gouttes de sueur sur nos fronts. Les écoliers d'Habla viennent de terminer leurs premiers examens de la semaine. Ils voudraient bien rentrer chez eux plus vite, pour se reposer et réviser les matières pour le lendemain. Pourtant, devant la porte du mur donnant accès à leur village, les enfants vivant à Arab ar-Ramadin doivent attendre midi trente, l'ouverture officielle, pour pouvoir passer « on the other side » et retrouver leurs familles. C'est donc sous un soleil de plomb et dans une chaleur presque plus asphyxiante que l'horizon emmuré, que cette jeunesse devra patienter. Attendre et consentir, bon gré mal gré, c’est leur lot quotidien. Les crayons à la main et les cahiers d'anglais sous le bras, ceux qui ont su racketter, la veille, quelques shekels à leurs mères, vont s'acheter des glaces à l'eau. Les autres, cherchent dans les champs des paysans un éventuel tuyau d'arrosage pour se rafraîchir et s'hydrater. Puis, pour tuer le temps, ils proposent quelques jeux et m’invitent à faire une ronde ou à se frapper dans les mains. Une ambiance "cour d'école" qui m’a rappelé avec plaisir mes "années primaire".

Il est déjà midi. En compagnie de cette quarantaine d'ados et pré-ados, les heures ont filé en vitesse. Leur bus scolaire arrive[2]. Les jeunes profitent alors de la radio pour mettre de la musique à fond et nous inviter à danser de la dabka devant le véhicule. Les rires fusent, certains se tapent les cuisses en nous voyant lancer nos jambes en l'air, tels des pantins désarticulés…

Bientôt, on entend le vrombissement des jeeps blindées s'approcher du point de contrôle. Les gamins rejoignent alors le vieux quatre roues sans climatisation et ses sièges en cuir brûlants. Ils nous envoient à travers les vitres, leurs plus beaux sourires et par les fenêtres, des bouts de papier où sont écrits des numéros de téléphone et des « I love you ».

Midi trente. Les soldats sont enfin devant les grillages. Habla gate, ouvre-toi!



[1] Comme tant d'autres villages palestiniens, Arab ar-Ramadin a perdu bon nombre de terres céréalières et de pâturages lors de la construction du mur. Faire paître son bétail ou développer une culture vivrière sont ainsi devenus de véritables challenges pour les villageois. Pour couronner le tout, l'armée israélienne met les 200 habitants sous pression avec des ordres de destructions de maisons et des menaces d'expulsions. Le gouvernement israélien rêverait en effet de ne plus avoir ce « résidu palestinien » près de sa colonie et des terres qu'il s'est, sans gêne, appropriées. Arab ar-Ramadin ou le cas symptomatique de la politique d'expansion d’Israël.
[2] Alors que leur école était, avant le mur, à 2,5 km aujourd'hui elle y est à 5 km. Un bus est donc nécessaire.





Ecolier venant d'Arab ar-Ramadin et attendant l'ouverture de la porte d'Habla. Il montre ici son permis de passer le mur.


mercredi 14 juillet 2010

L'ADN qui traverse les murs

"La génétique va-t-elle réussir là où la politique et les armes ont échoué? Je veux dire : mettre d'accord les Israéliens et les Palestiniens. Des généticiens (Gil Atzmon, du collège de médecine Albert-Einstein à New York, et Doron Behar, du Laboratoire de médecine moléculaire de Haïfa, en Israël) ont mené la première étude à grande échelle sur le génome des différentes populations juives du monde, des ashkénazes aux séfarades, en passant par les Juifs irakiens ou yéménites. Il en ressort que ces populations forment un seul groupe génétique avec les populations actuelles du Proche-Orient. Quant aux Palestiniens, leur génome est juste au "milieu" de celui des groupes juifs, de sorte qu'il y a parfois moins de différence entre un Juif et un Palestinien qu'entre deux Juifs du monde.

Si on se base sur la génétique, tout ce monde-là fait donc partie d'un même et unique peuple. De la génétique à la géopolitique, il y a évidemment une grande marge, mais ce genre d'études n'est pas inutile quand on voit certains chercheurs - juifs comme palestiniens - s'évertuer à recourir à d'autres sciences comme l'archéologie pour tenter de prouver que leurs ancêtres étaient là les premiers".

Antonio Fischetti, 7 juillet 2010, Charlie Hebdo n° 942

dimanche 11 juillet 2010

Shai Carmeli Pollak : Ich bin ein Bil'iner


Observatrice des droits humains en Palestine, avec Peace Watch Swizerland, je me suis rendue le temps d'un après-midi de l'autre côté du mur. Direction Tel-Aviv, pour une rencontre avec Shai Carmeli Pollak, cinéaste israélien et militant du groupe « Anarchist against the Wall ».


Comme tout « bon Israélien », Shai Carmelli Pollak a fait son service militaire de trois ans. Des études en vidéo-cinéma à Tel Aviv, il est plutôt « films-fiction » que « films-contestation ». Puis, c'est la conversion. Il explique : « Après la deuxième Intifada, j'ai eu un changement dans ma direction artistique. J'ai pris conscience que si les Palestiniens descendaient dans la rue, c'était à cause de toutes les injustices que nous leur avions fait subir ». C'est ainsi que Shai décide de s'immerger dans la réalité palestinienne et de se lancer dans la création de documentaires engagés.


Pendant plus d'un an, du bout de sa caméra, il suit la lutte pacifique menée dans le village palestinien de Bil'in. Il y filme les arrestations en pleine nuit menées par l'armée israélienne ainsi que les paysans qui perdent leurs terres, au profit du mur et de la colonie juive Modi'in Elite. En ressort un documentaire poignant : « Bil'in Habibti » (Bil'in mon amour). Un film sur le vif qui sera présenté dans de nombreux Festivals cinématographiques, comme au Festival Visions du Réel à Nyon en 2007, et qui recevra prix et éloges. En décembre dernier, Shai présentait à Lausanne (à l'espace auto-géré) et à Genève (à la Biennale de l'image en mouvement) sa dernière réalisation : « Adieu Bassem. Chronique d'une mort annoncée ». Un court-métrage coup de poing qui montre la mort d'un jeune pacifiste, Bassem, tué par les soldats du Tsahal lors de la manifestation hebdomadaire à Bil'in.


J'ai repensé aux films visionnés en Suisse en constatant, sur place, qu'en général les Israéliens ne veulent rien savoir de la répression contre les Palestiniens. Shai Pollak m'apparaît comme une exception. Ce réalisateur accepte un entretien pour évoquer la résistance et la paix, deux notions qui semblent souvent ne plus avoir leur place en Terre (pas si) Sainte. Bien installés sur une terrasse, à côté de son appartement, il commence à me parler de Bil'in.



Bil'in ou le village de la résistance


« Lors de la construction du Mur en 2003, des hectares de terres palestiniennes sont détruits ou se retrouvent intégrés dans la zone « israélienne ». Face aux arrachages d'oliviers et aux confiscations des parcelles agricoles, plusieurs villages de Cisjordanie commencent à manifester. La répression militaire ne se fait pas attendre. Les arrestations des manifestants par l'armée israélienne ont découragé plus d'un à prendre part à la résistance. En 2005, seul le village de Bil'in continue, de façon hebdomadaire, à manifester » explique le cinéaste.


Pour Shai, Bil'in trouve sa force dans son comité populaire, « une structure démocratique, où seuls les habitants décident des actions à mener ». Un comité qui s'est surtout fait connaître par ses actions directes et ses initiatives artistiques et symboliques. Attachés à des oliviers, enchaînés sur des barils placés sur la route ou encore déguisés en Avatars, les manifestants ne manquent pas de créativité. Ce village de 1'600 habitants, situé près de Ramallah, peut aussi compter sur la présence de nombreux militants israéliens et internationaux (comme les Prix Nobel de la paix Desmond Tutu et Jimmy Carter). Une présence qui, selon Shai, change la donne : « Sans ce soutien extérieur, les manifestations seraient nettement plus risquées pour les Palestiniens. La violence du Tsahal serait encore plus forte ».


Malgré tout, l'armée continue d'opérer des raids nocturnes dans le village. « Elle évoque des raisons de sécurité pour intervenir. Or, elle vient surtout pour casser la résistance. Dernièrement, les soldats débarquaient à Bil'in deux fois par semaine, lançaient des bombes sonores dans des maisons et arrêtaient des habitants ». Deux leaders du mouvement ont d'ailleurs été mis en prison, l'un d'entre eux étant accusé de détenir des armes dans sa maison. « Les seules armes qu'il possède sont celles qu'il a collectées après les manifestations comme preuves des violences de l'armée! Ce sont les bombes sonores usagées, lancées par des soldats israéliens! » s'indigne le réalisateur.


Depuis le mois de mars, Bil'in est décrété « zone militaire » par le gouvernement de Netanyahou. Les manifestations y sont donc à présent formellement interdites, sous peine que le Tsahal ouvre le feu. Pourtant, Shai reste confiant : « La résistance n'est pas cassée à Bil'in. Au contraire, elle prend de plus en plus de place, même si les conditions sont de plus en plus difficiles. Les actions non-violentes des villageois continuent et continueront[1]



Tel Aviv : une ville déconnectée de la réalité


Il y a quatre ans, Shai présente « Bil'in mon amour » au Jerusalem Film Festival et reçoit le prix du meilleur documentaire. Cette projection suscite l'étonnement de nombreuses personnes du public. Alors qu'elles croyaient connaître la situation en territoires occupés, elles découvrent une autre réalité... qu'elles ignoraient. « Le problème c'est que la vie à Tel Aviv est complètement déconnectée de ce qui se passe à quelques kilomètres. On ne se sent pas concerné par l'occupation, puisqu'on ne la considère pas. On préfère ne rien en savoir» répond le cinéaste. Il ajoute : « Même si certains Israéliens n'approuvent pas mes films, ils montrent en général de l'empathie. C'est difficile pour eux. Beaucoup sont d'accord que je les montre en Israël, mais pas en dehors de nos frontières. Il y a cette peur qu'on favorise l'antisémitisme avec de telles projections. Pour ma part, je ne pense pas qu'un antisémite attend de voir mes films pour le devenir. Moi, ce qui m'inquiète, c'est l'avenir de la Palestine et d'Israël ».



« J'ai plus confiance aux mouvements civils »


Avec calme et conviction, Shai m'explique sa vision de la paix : « Les politiciens israéliens disent souvent : « Nous voulons la paix !», mais ça signifie une paix sous les lois israéliennes, sans considération du peuple palestinien. Pour moi, il faut d'abord que l'occupation cesse, qu'il y ait enfin justice et liberté, après nous pourrons parler de processus de paix. Les droits humains sont sans cesse bafoués par Israël sans que les gouvernements officiels ne bougent le petit doigt. Personnellement, j'ai plus confiance aux mouvements civils. Le boycott c'est ce que nous pouvons faire pour susciter un changement. D'ailleurs, le boycott culturel est en marche. Par exemple, Elvis Costello ou Santana ont décidé d’annuler leur concert en Israël ». Il relève aussi le fait que de plus en plus d'Israéliens émettent des auto-critiques et désirent vivre dans une vraie dignité. « Même si c'est une minorité, elle existe » dit-il.

Avant d'aller récupérer son chien qui s'est enfui dans la ruelle d'à côté et de m'indiquer quels quartiers de Tel Aviv il faut que je visite, il me lance : « Aujourd'hui je continue d'espérer en un processus de paix viable, mais tu sais... c'est dur d'y croire ».



[1] Il y a deux ans, les protestations ininterrompues de Bil'in ont poussé la Cour suprême d'ordonner au gouvernement israélien de changer le tracé du mur. En théorie, les villageois auraient dû récupérer une partie des 2'600 hectares volés. Pour l'instant, rien n'a encore changé.

dimanche 4 juillet 2010

Au pied du Mur : Aida Refugee Camp




« J’appris le sens du mot réfugié et son attribut, le mépris. » Mahmoud Darwich


En visite chez mes collègues observateurs/trices des droits humains à Bethléem, je me suis rendue au Camp de réfugié-e-s d'Aida.
Ce camp de 0.71 km2 a été établi en 1950 par l'UNRAW (United Nations Relief and Works Agency). Ses habitant-e-s proviennent de 17 villages (à l'Ouest de Jérusalem et d'Hébron) repeuplés par des immigrant-e-s juifs/ves ou rasés par l'armée israélienne en 1948, lors de la Nakba ("la catastrophe"). Si les tentes ont aujourd'hui laissé la place à des structures solides et permanentes, les distributions de nourriture sont encore nécessaires (le taux de chômage atteignant presque les 50%) et les problèmes d'hygiène et de sécurité persistent. En effet, les installations d'eau courante et les structures pour l'évacuation des eaux usées restent très sommaires. De plus, après la seconde Intifada en 2000, l'armée israélienne a imposé de longues périodes de couvre-feu et mené de nombreuses arrestations. Aujourd'hui encore, des incursions nocturnes du Tsahal ont lieu. Envers et contre tout, les 4'700 exilés forcés continuent de rêver à un retour, comme le symbolise, à l'entrée du camp, une énorme clé (voir photo ci-dessus).

En pleine action. Longue, très longue, partie de volley-ball avec un ado d'Aida. Photo d'Hannah Benkemoun.


Aida Refugee Camp, devant le Mur. Pendant qu'une Suissesse se faisait des bleus sur ses avant-bras en " jouant au volley", un enfant d'Aida empruntait son appareil et dévoilait son talent de photographe en herbe. Merci donc à lui pour les deux magnifiques photos ci-dessus.

Les artivistes du "Jedar"





Quand la politique est peut-être une chose trop sérieuse pour la confier aux...politiques, les artistes prendraient-ils le relais?

Le pan de béton israélien - flanqué de miradors, détecteurs électriques et caméras de surveillance – a très vite cassé liens sociaux et dynamiques économiques. Il est aussi devenu rapidement un support d'expression politique. Les graffeurs y ont pointé leurs bouts de bonbonnes dans une démarche « artiviste », mêlant art et activisme. Une bonne claque à la théorie de « l'art pour l'art ». D'ailleurs, en Palestine, une œuvre qui se dirait apolitique ne serait-elle pas en fin de compte une œuvre qui cautionne le régime israélien?


De Banksy à JR : rêveries libertaires

Débarqués de London et Panam, deux artivistes de renom posent leurs fresques et affichages sur des endroits stratégiques du Mur. En 2005, l'artiste anglais Banksy vient y peindre principalement la liberté. Par exemple, au check-point de Qalandyia, une petite fille, accrochée à des ballons, s'envole au-dessus de la barrière de séparation; à Bethléem, entre deux miradors, un trou en trompe-l'oeil dans le mur laisse apparaître un paysage en bord de mer. Après avoir tiré le portrait d'Israéliens et de Palestiniens ayant un même métier, JR – jeune photographe français - imprime ces visages sur des affiches géantes qui sont collées les unes à côté des autres, sur les deux côtés du mur. Un acte symbolique : rassembler sur ce qui sépare. Ce projet « Face to Face » 2007, fera le tour du monde, notamment grâce aux trois Faces religieuses : curé, imam et rabbin.

Trois ans après le projet "Face to Face", des restes d'affiches de JR


Aujourd'hui, la peinture banksienne est défraîchie et les affiches du « fanane »(1) de banlieue partent en lambeaux, mais des écritures murales continuent à se faire rêveuses. Des « Yes we can » aux couleurs palestiniennes, des « Free Palestine » et des «CTRL + ALT + DELETE » : le changement passera-t-il par la culture?




Revendiquer son existence

Limités dans leur expression, de nombreux Palestiniens racontent trouver dans l'art une issue. Pros du pinceau ou simples amateurs, ils laissent leur trace sur le Mur. Des drapeaux palestiniens aux visages de Yasser Arafat, ils dessinent leur appartenance et affirment une identité mise à mal. Ils marquent particulièrement leur existence, en y représentant Handala, un personnage créé par le caricaturiste palestinien Naji al-Ali.

Handala veut dire amertume, mais c'est aussi le nom d’un arbrisseau très résistant poussant dans le désert. Il représente un enfant de 10 ans, l'âge qu'avait son créateur quand il a quitté la Palestine. Avec l'exil, le gamin à arrêté de grandir. L'histoire raconte qu'il continuera de croître quand il retournera sur sa terre natale. Il est pieds nus ( comme tous les enfants des camps de réfugiés palestiniens), situé dans l'espace, sans terrain d'appui (car il est sans patrie) le dos tourné au public (parce qu'il se sent trahi) en croisant ses bras (ses mains, toujours derrière son dos, sont le signe du rejet des solutions porteuses de l’idéologie américaine). Handala, ne devrait dévoiler son visage que le jour où « la dignité arabe ne sera plus menacée, et qu’elle aura retrouvé sa liberté et son humanité. » Pas sûr que les générations Intifada verront un jour la frimousse d'Handala...


Handala sur le mur de Qalqilya

Statue de la liberté pleurant sur Handala, Bethléem

Yasser Arafat, Qalandiya check-point, Ramallah

Déclaration d'humour

Bethléem-Jérusalem-Ramallah-Qalqilya, les modalités d'inscriptions sur la « barrière de sécurité » restent multiples. Même si la forme est souvent militante on y trouve aussi la forme humoristique. A se demander si l'humour n'est parfois pas lui-même une forme de résistance.

A Bethléem, un restaurant situé en face du mur y a peint sa carte de mets et, quelques mètres plus loin, on peut lire : « I want my ball back » (« Je veux ravoir ma balle », sous-entendu : « qui est passée de l'autre côté du mur »).

Notons encore un récent concept qui a défrayé la chronique, mais qui pour le moment est quelque peu empêché par l'armée israélienne. Des artistes palestiniens tagguaient les messages d'internautes, « pour autant que les propos ne soient ni obscènes ni racistes », sur la construction israélienne. Déclarations d'amour ou d'amitié ne feront certes pas tomber le mur. Mais, pour les inventeurs de ce projet, les textes envoyés montrent à la population des territoires occupés que des inconnus la soutiennent. Les Palestiniens qui ont participé à cette idée avaient aussi un message à transmettre : « On est comme vous, on a le sens de l’humour et on est débordants de vie ».


Aux arts citoyens!

« On voit les beaux dessins, les oeuvres de grands artistes...avec tout ça, on risque d'oublier l'horrible mur » me lança un jour un commerçant de Bethléem. Il arrive donc parfois que les gens de la cité lisent les oeuvres murales non comme une tentative artiviste, mais plutôt comme une tentative d'embellir le mur. De plus, des sceptiques argumentent que les "peintureurs-colleurs" du Vieux Continent, venus se mettre au pied du mur, ne sont que des opportunistes. Plus que de mettre en lumière les plus de 650 km de bêtise et la situation d'enfermement et de séparation, leurs arts chercheraient avant tout de les mettre, eux, sous le feu des projecteurs.

Peut-être bien que Monsieur et Madame Touriste, en visite d'un jour à Bethléem, iront photographié du Banksy parce que justement « c'est du Banksy », sans avoir rien à carrer du sens se trouvant en filigrane derrière ses pochoirs. Mais peut-être que leur regard tombera aussi sur des graffitis comme « This is a land grab » (« c'est une terre saisie »); « voices from the ghetto »; « captivating »...Un instant, ils seront peut-être pris à témoin de cette occupation. Une occupation difficile à voir quand on reste dans un bus, un guide israélien en poche ou sous la main, l'oeil scotché à son Canon pour choper du Banksy.

Les arts sur le Jedar(2) permettent, dans bien des cas, d'interpeller le passant ou la passante (qui a surtout prévu d'aller se bronzer à Tel Aviv) et de rendre visible dans l'espace public ce(ux) qu'Israël tente « d'invisibiliser ». Finalement, être un artiviste c'est agir malgré tout...autrement qu'en ayant recours à la violence. Alors, aux arts citoyens!

(1) "Fanane" signifie en arabe "Artiste"; (2) "Jedar" signifie en arabe "Mur"