jeudi 13 mai 2010

Ces Jayyousis « sans-terre » ou quand les projets de vie s’enterrent…



En 2002, le Mur est présenté par Israël comme une « clôture de sécurité » face aux intrusions de terroristes Palestiniens. Aujourd'hui, la quasi inexistence des « suicid attacks made in Filastin» (depuis bientôt 5 ans (1)) permet au gouvernement de Netanyahu de justifier la présence et l'extension de ce rempart.


Pourtant, en y regardant de plus près, on peut franchement s'interroger sur la fonction réelle du Mur. Dans le village de Jayyous, au Nord-Ouest de la Cisjordanie, la barrière de séparation n'est pas érigée sur la ligne verte (2), mais bien à 6 kilomètres à l'intérieur des terres palestiniennes (3). Sa construction a non seulement détruit des milliers d'oliviers, de citronniers et d’orangers appartenant aux villageois, mais a aussi isolé 75% des parcelles cultivables(4). Dans cette communauté agricole, la « barrière de séparation » semble surtout séparer les propriétaires de leurs champs.


La mécanique de l'horloge...

Pour atteindre leurs terrains d'exploitation, les agriculteurs jayyousis doivent se rendre devant le Mur : de hauts grillages surmontés de bobines de fil de fer barbelé, entre lesquelles une large route a été créée pour les patrouilles militaires israéliennes. Là, il faut attendre que le portail d'entrée s'ouvre. Les heures d'ouverture contraignantes - seulement trois fois par jour pendant 15 ou 30 minutes - mettent les habitants sous pression. Un stress énorme, par exemple, pour ce septuagénaire croisé un matin à quelques mètres de la porte 977 du Mur. Son âne s'étant échappé, il n'avait plus que 5 minutes pour le rattraper s'il voulait passer à temps le point de contrôle et rejoindre son champ avant les grandes chaleurs de l'après-midi. Pareil pour le cultivateur qui tombe en panne avec son tracteur ou le fermier qui a un contretemps avec sa famille, un retard - même de quelques minutes - peut les contraindre à devoir attendre parfois 5 h avant la réouverture du portail (5).

Des inspections par l’armée israélienne viennent s’ajouter à ces tracasseries de l'horloge. En effet, les fouilles de véhicules, de sacs, de remorques et de charrettes sont fréquentes. Si certains soldats décident, après de nombreuses hésitations, de laisser passer deux arboriculteurs qui ont une scie dans le coffre de leur voiture, leurs collègues du lendemain refusent le droit de passage à un jeune qui aurait, dans sa remorque, « caché des cageots de patates sous des cartons »...

Le jeune agriculteur qui ne passera pas le Mur, pour avoir "caché des cageots de patates sous ses cartons".



Permis à tout prix!

Pouvoir rejoindre ses oliviers, ses orangers et ses serres à tomates est devenu un privilège en Palestine. A Jayyous, on ne compte que 20% de privilégiés (6). Ces agriculteurs ont en effet reçu un permis pour cultiver et récolter de l'autre côté du Mur. Ils peuvent cependant le perdre à tout moment pour des durées qui peuvent varier entre quelques jours, plusieurs mois voire des années. Ces retraits de permis sont très peu justifiables, mais sont quand même justifiés de la façon suivante par Israël : « question de sécurité ». Bienvenue à l'aléatoire du système bureaucratique israélien!

Dans bien des cas, lorsque certains agriculteurs obtiennent enfin un renouvellement de leur permis, leurs champs sont devenus incultivables (car déjà remplis de ronces), ou les fruits sont déjà tombés des arbres. Pire encore, quand une famille perd son permis pendant trop longtemps, la loi israélienne de 1950 « sur la propriété des absents » peut rentrer en vigueur. Une loi qui permet à Israël de saisir des terres sur lesquelles les propriétaires ne se rendent pas durant un certain temps. D'ailleurs, cette appropriation du sol se constate déjà avec l'apparition de ces petites maisons bien carrées, aux murs blancs et aux toits de tuiles rouges : des petites colonies de « longue date », comme celle de Zufin, ou en devenir, comme celle de North Zufin.

Rassurons-nous, si les Palestiniens ne sont pas en possession de la paperasse nécessaire pour pouvoir passer de l'autre côté de la barrière, peut-être que leurs ânes ou leurs moutons le pourront quand même. Les animaux doivent être, eux aussi, détenteurs d'un permis... Cynisme quand tu nous tiens !


(1) Pour une majorité d'habitants de Cisjordanie, si les attentats suicide ont pris fin, c'est parce que les mouvements palestiniens (en négociation avec l'Autorité palestinienne) ont changé de stratégie. (2) La ligne verte est la frontière d'armistice (entre Israël et le territoire palestinien) décrétée en 1948. (3) Actuellement, le gouvernement israélien a proposé de déplacer le Mur plus proche de la ligne verte. Les habitants du village restent sceptiques face à cette proposition. De nouvelles parcelles seraient à nouveau détruites et il faudrait des années avant que la place utilisée par le Mur actuel soit à nouveau rentable. (4) Le Mur a également isolé les ressources en eau pour les habitants de Jayyous. (5) A la « Jayyous North Gate » la première ouverture de la porte est à 7h15 et finit à 7h45. Un agriculteur qui manquerait cette ouverture devrait attendre jusqu'à... 12h15, pour pouvoir passer de l'autre côté du Mur. Notons aussi que l'ouverture des dépend de la ponctualité des soldats. (6) Les permis sont souvent délivrés aux propriétaires officiels des champs, c'est-à-dire, généralement à des personnes d'âge avancé.


Le Mur (Prise de vue depuis la municipalité de Jayyous).



Contrôles des permis aux "agricultural gates", Jayyous.




1 commentaire:

  1. "Pour une majorité d'habitants de Cisjordanie, si les attentats suicide ont pris fin, c'est parce que les mouvements palestiniens (en négociation avec l'Autorité palestinienne) ont changé de stratégie."

    Certes, mais ces mouvements sont, depuis la mort de Yasser Arafat, de plus en plus minoritaires et les mouvements "religieux" ont tendances à émerger comme principale force politique avec tout ce que cela implique...

    Est-ce que ces mouvements plus radicaux viennent des brimades israéliennes ou est-ce que les brimades israéliennes sont une réponse à ces mouvements radicaux...

    C'est un peu l'histoire de la poule et de l'oeuf, non ?

    Bref, je vis de l'autre côté du mur et j'ai donc une vision biaisée dans l'autre sens. Si je partage la majorité de tes points de vue concernant les permis, le mur, les terres etc... je suis aussi conscient que la population israélienne est marquée par les 60 ans passée sous la menace des pays arabes et des mouvements terroristes.
    Ca n'aide pas à avoir une politique d'ouverture qui plus est quand la balance démographique est du coté des extrémistes (en Israël, du moins).

    Tu me diras bien qu'il devrait oublier un peu, mais c'est pas vraiment le fort de la population juives, l'oubli ... Sauf pour oublier leurs propres agissements ignobles...

    Bref, au plaisir d'en discuter calmement autour d'un verre de fendant

    Séb

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