vendredi 11 juin 2010

May you go in peace and return in peace




Dans les lumières orangées des rares lampadaires, valsent jaunes taxis, bus collectifs et ombres géantes des premiers travailleurs. Les silhouettes se placent les unes derrière les autres. Elles rejoignent une des nombreuses échoppes aux odeurs de friture, paient un thé à leurs potes, s'achètent un kebab ou composent leur casse-croûte de la journée dans un sac en plastique. Elles rejoignent ensuite leur place dans la file. Des mains se réchauffent autour d'un feu improvisé, dans des barils remplis de déchets. Les dominos humains attendent. L'ouverture du check-point de Qalqilya ne devrait plus tarder, bientôt il sera 4h du matin. Paraît que « l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt »...mais ces lèves-très-tôt n'ont pas le temps de penser à demain.


La porte s'ouvre. Pas de soldats en vue, juste des formes armées qu'on distingue dans un mirador et une cahute. Le chant du muezzin se mêle à ceux des moineaux et des « Sabaah ilkheer » et à la voix monocorde du vendeur-crieur du « café sans sucre! », jusqu'à ce qu'un beuglement, donnant des ordres dans un haut-parleur, recouvre tous les sons. Jeans aux tâches de peinture, clopes aux becs, visages moustachus et mini-glacières colorées se succèdent. Un défilé de corps qui se meut au ralenti. La queue commence à passer le premier tourniquet, d'autres suivront à l'intérieur du check-point, dans un hangar long de 50 mètres. Puis, il faudra passer un portique détecteur de métal, des larges halls et des couloirs exigus et présenter ses papiers et son permis de passer le point de contrôle. Finalement, les empreintes digitales sont traitées par ordinateur, avant qu'un visage n'apparaisse sur l'écran. Le fameux contrôle du faciès en point final. Un parcours du combattant, ponctué de caméras et de gardiens, aux guns, sur un chemin de ronde.


«Je ne sais jamais si je vais mettre trente minutes ou deux heures dans ce check-point...Je sais juste qu'il faut que je sois à l'heure à mon travail, en banlieue de Tel Aviv » lance un maçon venant d'un petit village près de Qalqilya. Les fantômes de la file ont, pour la grande majorité, un permis leur conférant un accès en Israël qu'entre 5h et 7h du matin. Par peur d'un retard, qui pourrait déboucher sur une amende de leur employeur israélien voire un licenciement, certains travailleurs préfèrent dormir directement devant les grillages du point de contrôle.


Si de nombreux bâtisseurs d'Israël arriveront tôt ou tard de l'autre côté, à contre-courant de la vague humaine, il y aura toujours le retour de quelques malchanceux. Une journée de travail perdue (au minimum) pour ces derniers, à cause : d'une ID card fissurée, de fingerprints qui ne correspondent plus ou encore d'une simple « question de sécurité ». C'est leur ceinture sur l'épaule et l'air dépité, qu'ils rentreront chez eux; avec pour arrière-fond, un panneau d'instruction finissant ainsi : « We wish you a safe and pleasant transit. May you go in peace and return in peace ».

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